André Frédérique

1915-1957 / Français

J'ai bien du mérite à rester chez mon père, qui fait tout pour me contrarier. Je ne dors même plus dans le coffre à linge, on ne me concède que le cellier rempli de tessons. Encore pendant la nuit mon père m'ajuste-t-il à chaque pied ses deux grandes pinces qui me tiennent éveillé jusqu'au matin. Je ne puis crier, sans cela ce sont les sangsues qui rayonnent autour de mon front comme une couronne. Il laisse aussi passer de petits nuages par une sorte de tuyau à la hauteur de mon nez, qui font apparaître des lions, des mandragores ou des porcs-épics (pas toujours). Je suis envahi. Ma mère, qui souffre en silence pour moi, passe à travers les pièces en glissant, la tête cachée sous un voile noir.
Le dimanche, c'est la corvée d'angoisse, c'est dire si j'appréhende la fin de la semaine. Il me mène au bord d'un gouffre, cent à cent cinquante mètres (nous sommes dans un pays de faible relief), attaché par un cordon assez mince pour me causer des frayeurs inouïes à chaque geste que je fais, assez solide pour me retenir au vieil arbre pourri qui craque lentement [...].

A. Frédérique in Histoires Blanches


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