La légende des siècles
Je suis assis dans le métro
je me trouve au ciné
dans la rue je marche je marche
je croise des inconnusJe me lave
avec un gant troué
je me rase me coupe
et saignant je vais aux cabinetsJ'ai le rhume
je travaille au bureau
je bois de la potion
je cracheMon père monte l'escalier
je dors
je me brosse
je me coupe l'ongle du pouceIl m'arrive de m'asseoir
au Luxembourg sur une chaise
ou de regarder les affichesJ'achète le journal du soir
j'écris à Madame Souchu
je voyage
la Bretagne la Normandie la grande banlieueJe donne du linge à la blanchisseuse
je fais repeindre le placard
je ramasse un écrou
je pisseJ'ai un album de photos
un baromètre que je consulte rarement
quand je m'ennuie je bâille
je mange du veauJ'ai mal à l'il
je pense
aux économies aux pays du rêve
aux demoisellesOui oui que voulez-vous
Un gros catalogue de
machines aratoires des étiquettes
du papier de boucherie et j'en passe
il se peut que je vomisseVoilà le secret
être philosopheJe suis dur d'oreille
mon restaurant tantôt ci tantôt là
je suis assis dans le métro.
A.Frédérique, in Histoires Blanches
Peinture de Nicolas de Staël