Georges Christoph Lichtenberg

1742-1799 / Allemand

Caractère d’une personne que je connais.
Son corps est ainsi fait que même un mauvais peintre le dessinerait mieux à l’ombre et, s’il était en son pouvoir de le transformer, elle donnerait moins de relief à certaines parties. Cet homme a été toujours à peu près satisfait de sa santé ; quoiqu’elle ne soit pas excellente, il a le don d’utiliser les jours de santé à un très haut degré. Son imagination, sa plus fidèle compagne, ne l’abandonne jamais ; il se tient , derrière la fenêtre, la tête appuyée sur les deux mains et tandis que le passant ne voit rien d’autre qu’un torticolis mélancolique, il s’avoue souvent en silence qu’il a encore divagué avec plaisir. Il n’a que peu d’amis ; à vrai dire, son cœur n’est jamais ouvert qu’à un seul ami présent, mais à de nombreux absents ; sa complaisance est cause de ce que beaucoup de gens le croient leur ami, il les sert aussi par ambition et amour du prochain, mais pas du tout pour les mêmes raisons qu’il sert ses amis véritables. Il n’a aimé qu’une ou deux fois. Le premier amour ne fut pas malheureux, mais le second fut heureux; il a conquis un cœur honnête par sa seule vivacité et sa légèreté, ce qui lui fait parfois oublier ces deux choses, mais il honorera sans cesse la vivacité et la légèreté comme les deux facultés de son âme qui lui ont procuré les heures les plus gaies de sa vie et s’il pouvait encore se choisir une vie et une âme, je ne sais pas s’il en choisirait d’autres, à supposer qu’il pût avoir les siennes encore une fois. Etant enfant déjà, il pensait très librement sur la religion, il n’a jamais recherché la libre pensée comme un honneur, mais il n’en voyait pas non plus une croyance en tout sans exception. Il peut prier avec ferveur et il n’a jamais pu lire le 90e psaume sans un sentiment indicible et sublime. Ehe denn die Berge worden signifie pour lui infiniment plus que : Sing unsterbliche Seele. Il ne sait pas ce qu’il hait le plus, des jeunes officiers ou des jeunes prêtres, il ne pourrait vivre longtemps ni avec les uns ni avec les autres. Son corps et ses vêtements sont rarement adaptés aux Assemblées, et ses opinions ont été (..) suffisamment, rarement. Il n’espère pas avoir jamais plus de trois plats au repas de midi, deux le soir avec un peu de vin, et moins que des pommes de terre ; des pommes, du pain et également un peu de vin tous les jours ; dans ces deux cas, il serait malheureux et il est à chaque fois tombé malade quand il a été obligé de se tenir hors de ses limites pendant quelque jours. Lire et écrire est pour lui aussi indispensable que boire et manger. Il espère ne jamais manquer de livres. Il pense très souvent à la mort et jamais avec répulsion, il souhaite pouvoir penser à tout avec autant de désinvolture et espère que son créateur lui demandera un jour avec douceur de rendre la vie dont il fut un propriétaire point très économe, il est vrai, mais non pas pervers cependant.

G.C. Lichtenberg in Aphorismes

Aphorismes, cahier 1 (1764-1771)
Aphorismes, cahier 2 (1772-1775)
Aphorismes, cahier 3 (1775-1779)

Aphorismes, cahier 4 (1789-1793)
Aphorismes, cahier 5 (1793-1799)