Les sources d'encre


La France est le seul pays à posséder des sources d'encre. Elle en exporte à l'étranger.
- On ne sait jamais, dit mon père. Faisons percer un puits dans le jardin. Si par bonheur nous touchons la nappe, notre fortune est assurée.
On enfonça tubes après tubes, à l'aide d'un marteau-foreur : dix mètres, vingt-cinq mètres, cinquante, toujours rien. Là-dessus mon père mourut, les biens furent dispersés, j'étais le cadet, et seul me revint l'emplacement du puits. C'était ma dernière chance.
Faute de moyens, je poursuivis moi-même les travaux, cinquante mètres, soixante, cent vingt-cinq : la vie passait. Quand, un beau soir de juin, un jet chaud m'aspergea le visage : c'était sans couleur, c'était comme de l'eau. Je n'en croyais pas mes yeux, m'être donné tant de mal pour ça, non ! j'en pleurais. Je vendis ma part au premier venu et j'entrai dans un couvent.
La semaine d'après, dans tous les journaux du pays, on annonçait en grandes manchettes la découverte d'une nouvelle source d'encre sympathique. Il y en avait quatre en France et j'étais le seul à ne pas le savoir.


Pierre Bettencourt in Fables fraîches pour lire à jeun, Editions Lettres Vives, 1986