Pierre Bettencourt
Né en 1917/ Français
"J'ai vu très tôt que la vie sans humour n'était pas possible. J'avais seulement sept ans quand j'ai perdu ma mère. C'était comme si le ciel avait disparu, plus rien n'existait. Elle allait faire des cures à Davos et, une année, elle n'est pas revenue. Cela a été pour moi un drame absolu qui, d'une certaine façon, me poursuit et continuera à me poursuivre jusqu'à la mort. Le bonheur m'est arrivé tard. J'ai été très heureux avec ma femme mais jusqu'à ce mariage, j'avais une tendance assez dramatique dans tout ce que je faisais, avec cependant cette note d'humour qui est à l'origine des Fables fraîches. [...]
Les femmes ont longtemps représenté pour moi un monde tout à fait à part. Je pensais bien me marier un jour, mais cela restait très vague dans mon esprit. J'étais marié avec ce que je faisais professionnellement. À Saint-Maurice par exemple, j'avais installé un tabouret de piano à côté de mon lit. J'y posais le livre que je venais d'imprimer et lorsque je me réveillais la nuit, je regardais mon livre, sa mise en page, et j'en tirai une satisfaction très grande. Les femmes ont compté à partir de l'"intouchable". C'était une femme dont la beauté me transportait. Nous nous voyons depuis cinquante ans et nous sommes restés sur ce pied d'intimité. Elle était un peu étonnée de l'intérêt que je lui marquais. Elle-même adorait un garçon qu'elle a finalement épousé. [...]
L'hermaphrodisme est quelque chose qui me poursuit. Le photographe américain Witkin a photographié une femme avec un sexe d'homme. En fait, je ne sais pas si c'est un homme ou une femme. C'est totalement extravagant. [...]
Je n'aime pas du tout les drogues et je n'en ai jamais employées, contrairement à Michaux qui a voulu voir ce qu'elles donnaient sans jamais se laisser prendre par aucune. Il s'est seulement laissé prendre par la mort. Rien n'est plus triste qu'un homme mort. J'ai vu Michaux ainsi à son enterrement. Il s'agissait en fait d'une crémation, mais on vous fait tourner autour du cercueil pour voir le défunt. Son âme l'avait quitté, il n'y avait plus qu'une coquille vide, plus rien. Moi, je veux me faire enterrer pour pourrir très vite, pour être mêlé à la terre, à la bonne terre."Interview de P. Bettencourt par Éric Dussert et Éric Naulleau
in Le Matricule des Anges n° 19, mars-avril 1997
Lit d'orties
Fil au cœur
Les sources d'encre
Les wagonnets
Pieds à pieds