L'arbre de Noël
La salle à manger de UN. Un sapin lemplit.
UN : Oh, non, non, vous ny arriverez pas comme ça. Il faut vous mettre à plat ventre et ramper. Soyez sans crainte, le plancher est propre.
DEUX : Pour me mettre à plat ventre, il faut que je ressorte dabord de la salle à manger, hein ?
1 : Non, vous pouvez culbuter en avant par-dessus la grosse branche qui est à la hauteur de vos genoux. Après, vous avancerez un peu avec vos mains, pour dégager vos pieds.
2 : Allons-y. Et hop. Jy suis. Alors là, il faut que je fasse la brouette. Seulement jai personne pour me tenir les pieds ; pas commode, pas commode. Peux pas. Regardez voir si je suis pas accroché.
1 : Si. Cest la martingale de votre pardessus. Il y a une branche qui sest glissée dedans. Ne bougez pas, vous allez faire du gâchis.
2 : Je peux essayer de retirer mon pardessus en me tenant dune seule main.
1 : Non, ne bougez pas. Jy vais.
2 : Ah, pour un bel arbre de Noël, cest un bel arbre de Noël.
1 : Ca sent bon, hein, le sapin.
2 : Oui. Tout de même, à votre place, jen aurais acheté un plus petit. Un arbre de Noël, les gens aiment bien pouvoir tourner autour. Et puis, ça va sûrement embêter votre femme, dêtre obligée de passer à travers pour faire le service. Je me vois mal, dans cette situation-là, avec en plus un plat de petits fours. Et puis, je suppose que vous allez mettre des bougies un peu partout.
1 : Bien sûr. Mais ne vous en faites pas : je lai fait ignifuger, mon sapin. Il ne brûlera pas.
2 : Vaudrait peut-être mieux faire ignifuger aussi les invités.
1 : Pas trop fatigué ?
2 : Je commence à avoir un peu mal dans les avant-bras.
1 : Tenez bon. Jarrive.
2 : Où êtes-vous ?
1 : Là où je suis, vous ne pouvez plus me voir. Je passe par le haut, parce que cest plus commode.
2 : Soyez prudent. Dans le haut, les branches sont moins solides.
1 : Vous en faites pas. Je commence à le connaître, mon sapin. Vous nimaginez pas le mal quon a eu à lintroduire dans cette salle à manger, qui est une belle salle à manger, je ne dis pas, mais tout de même une salle à manger exiguë. Hep, hep, hep ! Ah, ah ! Quest ce que je vais faire ?
2 : Vous avez glissé ?
1 : Oui, je ne sais plus très bien où jen suis. Est-ce que vous pouvez me voir, doù vous êtes ?
2 : Non, je vois vaguement des branches qui remuent, mais je ne vous vois pas.
1 : Oh, cest un beau sapin, bien épais. Je ne me suis pas fait voler. Essayez tout de même de me voir. Jaimerais bien que vous me donniez quelques précisions sur la manière dont je suis accroché. Je narrive pas à me rendre compte.
2 : Ah, cest pas votre pied que japerçois là-haut, près du lustre ? Remuez-le, pour voir.
1 : Je le remue. Vous le voyez bouger ?
2 : Non, ça ne bouge pas. Ca ne doit pas être votre pied.
1 : Attendez, je vais remuer lautre. Vous voyez quelque chose ?
2 : Oui ! Ah, ben comme ça, non, je ne vois plus rien. Vous avez donné un coup de pied dans le lustre.
1 : Oui, cétait mon pied droit. - Il fait rudement noir, hein ?
2 : Quest-ce que vous devenez, là-haut ?
1 : Je suis à peu près certain que jai la tête en bas, parce que mes oreilles bourdonnent.
2 : Tant pis pour la martingale de mon pardessus. En forçant un peu, cest bien le diable si y a pas un bouton qui pète.
1 : Restez où vous êtes ! Je connais votre femme : vos boutons ne sarrachent pas comme ça. Cest ma branche qui va casser. Attendez, jai une lampe de poche.
2 : Je ne peux pas vous laisser suspendu là-haut dans le noir, tout de même.
1 : Je sais me débrouiller. Nabîmez pas mon arbre.
2 : Non ! Mais quelle idée vous avez eue dacheter un arbre de Noël gros comme ça ! Moi je vous le dis : il est trop gros. Je ne voulais pas vous le dire pour ne pas vous vexer, mais il est trop gros, voilà.
1 : Je pense bien : on a été obligé denlever une partie du plancher, pour le redresser verticalement. Nos voisins den dessous ont été gentils. Ils nous ont prêté leur table, pour quon puisse poser les racines dessus. Ah, comme arbre de Noël, je crois quon ne peut pas faire mieux.
2 : Alors, vous la trouvez, votre lampe de poche ?
1 : Une seconde. Je vais dabord tenter mon rétablissement.
2 : Faites vite. Jai les avant-bras qui mollissent.
1 : Posez votre tête par terre et appuyez-vous dessus, ça vous reposera.
2 : Trop gros, trop gros, votre arbre de Noël. Ah ! vous avez entendu ? Ma martingale vient de céder. Allumez votre lampe. Allumez votre lampe, je vous dis. Hé ! Quest-ce que vous devenez ? Jy vois rien du tout, moi. Hé ! Où êtes-vous ? Ben, dites-moi quelque chose ! Vous ne vous sentez pas bien ? Hé ! (pourvu quil ne lui soit rien arrivé !) Hôhô Courage ! Jarrive ! Quest-ce que cest que ça ? Non, cest pas possible, je vais me perdre. Je men souviendrai, de son arbre de Noël. Cest bien de lui. Acheter un arbre de Noël comme ça, cest de lorgueil ! ni plus, ni moins. Je naurai jamais cru que sa salle à manger était aussi grande. Avec ça, je nai pas le sens de lorientation, je ne sais pas où je vais. Quest-ce quil a bien pu devenir ? Je ne le retrouverai jamais, là-dedans. Et puis alors, ce que ça peut être poisseux, les sapins ! Ah, ben me voilà bien ! Je ne peux plus bouger. Plus quà attendre quil fasse jour.
1 : (de loin) Hou, hou !
2 : Ah, enfin, le voilà Allumez votre lampe !
1 : Venez ! Jai trouvé une clairière.
2 : Cest loin ?
1 : Une centaine de mètres ! Vous voyez ma lampe ?
2 : Oui ! Oui, eh bien, ça, cest pas un arbre. Cest une forêt. Cest même pas une forêt. Ca ma tout lair dêtre un compte de Noël. Cest trop bête pour ne pas être un conte de Noël. Hou ! Hou !
Roland Dubillard in Les Diablogues, L'arbalète, 1976